LETTRE DE BALTHAZAR (36)

De Providenciales (Turks and Caicos) à Paradise Island (Bahamas)

du Jeudi 12 Mai au Vendredi 20 Mai 2011

En cette fin de matinée de Jeudi 12 Mai par un temps splendide la longue barrière de récifs coralliens gronde et d’imposants rouleaux d’un blanc éclatant explosent en gerbes sous l’effet d’une très grosse houle venue de l’Atlantique.

En la longeant à son abri nous zigzaguons entre les pâtés de coraux dans des eaux transparentes allant du blanc légèrement teinté de vert au turquoise clair car les fonds oscillent entre 2m et 4m seulement. J’ai relevé la dérive pour caler 1,5m car si je la relève complètement le dérapage serait trop fort pour passer sans danger dans les portes étroites entre les patates de corail. Voici la passe qui permet enfin de sortir de la nasse et de gagner les eaux libres bleu profond. Elle est beaucoup plus chahutée qu’hier et parait donc encore plus étroite. Malgré les protestations d’Anne-Marie je mets le turbo (c’est dans ces cas qu’il est utile) et BALTHAZAR franchit gaillardement ce passage délicat, au milieu de l’écume et de la forte houle. C’est passé.

L’équipage repart en forme après cette halte reposante. Hier après-midi baignade de ces dames sur la belle plage de sable blanc jouxtant la marina, pendant que les hommes bricolent : plein d’eau, détoronnage de la drisse de GV et protection par surliure de la surgaine entamée par le ragage de la balancine au voisinage de la tête de mât (je n’ai pas de surgaine d’un diamètre suffisant à bord, il va falloir que je complète ma collection !), couture d’un anneau de sustente du lazy bag, divers…Courses.

Un dîner dans un restaurant italien accueillant et animé, proche de la marina, nous permet d’apprécier agréablement une cuisine simple et de qualité.

Ce matin j’ai bavardé avec un allemand sympathique embarqué sur un voilier voisin, qui a reconnu BALTHAZAR dès son arrivée hier. Il était en effet à Ushuaia au moment où nous nous y trouvions, embarqué sur un voilier charter « l’Esprit d’Equipe ». Sur le bateau américain d’à côté un ancien responsable de la NASA évoque avec moi des souvenirs communs. Même aux Turks et Caicos on fait des rencontres !

Vous vous demandez certainement ce que font les Turcs ici. La réponse est dans une espèce de cactus qui pousse sur Grand Turk Island. A l’époque de la floraison ce cactus produit ce qui ressemble très exactement à des fez Turcs rouges, y compris le pompon, ce qui n’échappa pas aux premiers navigateurs surpris de cette manifestation de la nature. Mais, me direz-vous, je rencontre bien des fez en Tunisie ou au Maroc mais en Turquie wallou ! Je vous pardonne d’avoir oublié qu’Attaturk a banni le port du fez quand il projeta énergiquement la Turquie dans le XXième siècle.

Vendredi 13 Mai 10h22 par 23°01’N 74°33’W. Belle navigation à la voile par petit alizé traversier et en eaux abritées de la houle atlantique par l’île de Mayanagua puis par les Plana Cays, passage plus agité de nuit appuyé par le moteur de la passe qui nous ramène dans les blue waters pour passer au vent de Crooked Island. Dans deux heures nous arriverons en vue de Clarence Town notre objectif sur Long Island.

A ce moment là le moulinet cliquette, à choquer les voiles ! Au bout de quelques minutes Eckard amène le long du bord un thazar (king fish) de près d’un mètre de long. Je le sors au crochet. Photos ! Après une discussion animée, aidée par la doc du bord qui classe dans les eaux coralliennes le thazar dans la catégorie des poissons à risques mais non dans les poissons dangereux à proscrire, tels le barracuda, au Nord de la Guadeloupe, nous décidons, à défaut de chat à bord et sur la foi de la bonne mine d’Eckard qui en a dégusté quelques morceaux crus pendant la découpe, qu’il ne devrait pas nous donner la Ciguatera (la Ciguatera est une toxi-infection alimentaire qui peut-être très rapidement dangereuse voire mortelle, causée par l’absorption de la chair vénéneuse de certains poissons. C’est une toxine préalablement ingérée qui contamine la chair du poisson. Cette toxine provient d’algues microscopiques proliférant sur les coraux cassés ou abîmés. En mangeant cette algue les poissons stockent la toxine qui s’accumule tout le long de la chaîne alimentaire, ce qui explique une toxicité plus forte à la fin de cette chaîne parmi les grands prédateurs).

Congélo !

23°06’ N 74°58’W 14h30 Entrée par une passe étroite mais sans difficulté dans la baie aux eaux de carte postale (des Bahamas) de Clarence Town. Baie protégée par des petites îles et barrière de coraux. Site superbe d’autant plus que malgré son nom Clarence Town ne révèle dans les frondaisons que quelques maisons, deux jolies petites églises toutes blanches à double petits clochers (une anglicane, une romaine, il ne faudrait quand même pas mélanger dans le royaume catholique le Pape et la reine Elizabeth !), une petite marina remplie par quatre yachts équipés de plusieurs étages de superstructures pour la pêche au gros qui semble être le but essentiel des yachts américains dans ces parages et un petit dock en bois sur la plage où vient d’accoster un petit ferry d’une cinquantaine de mètres de long assurant depuis la Floride le ravitaillement et la logistique de Long Island. Mouillage devant la plage dans une eau d’une clarté extraordinaire, pristine comme disent les américains, qui invite immédiatement à la baignade.

Dîner au Winter Haven, restaurant kitsch tout neuf face à l’océan tenu par Peter, un énorme gaillard obèse au cou de taureau et au rire tonitruant, bon cuisinier et plein d’entrain, qui nous mitonne des lobsters à l’étouffée accompagnés de « family dishes », excellents haricots noirs, riz, brocolis…Il déclare avec autorité dans son français américain (il a fait des stages de cuisine en France) que les marins à terre ont besoin de manger des crudités contre le scorbut et nous confectionne une superbe salade à la blue cheese sauce. Le tout est arrosé d’un vin blanc australien honnête.

Une belle affiche dans le style du XVième siècle raconte l’atterrissage de Christophe Colomb en 1492 qui découvrit ici à la pointe Nord de Long Island les Indes, pardon l’Amérique (à l’époque il ne fallait pas être trop regardant sur la géographie). Les escales datées jour après jour décrivent son périple dans les îles avoisinantes. Un monument à la mémoire du grand navigateur (il fallait quand même être culotté pour partir sans cartes au-delà d’horizons inconnus) a été érigé à sa mémoire là où il est censé avoir débarqué. Bien entendu cela est contesté par les spécialistes qui se disputent encore sur l’identité de la première île où il a mouillé. Son journal de bord à l’évidence ne permet pas de l’identifier avec précision.

Retour au bateau à la rame en chantant sous le clair de lune. Par précaution j’avais mis avant de partir le feu de mouillage scintillant de Balthazar pour retrouver le bateau !

Samedi matin nous traversons la baie et venons mouiller par 2,50 m de profondeur devant la plage convexe d’une petite île. Endroit de rêve pour se baigner dans une eau d’une clarté extraordinaire et marcher sur cette plage et île déserte. L’eau est renouvelée sans cesse par un courant léger qui passe à travers la barrière de récifs de coraux qui nous abrite de la houle du large.

Retour au mouillage à côté de la petite marina pour être à l’heure au rendez-vous de 14h avec le douanier venu spécialement de l’autre bout de l’île pour nous faire effectuer les formalités d’immigration et clearance pour visiter l’archipel des Bahamas.. Problème, il faut payer cash 340 dollars de taxes diverses pour avoir le permis de naviguer dans les eaux bahamiennes (il faut bien vivre) et il n’y a pas un distributeur de billets dans Clarence Town ! Peter nous dépanne en mettant à notre disposition sa très gentille assistante qui nous emmène dans sa voiture à une quinzaine de miles pour tirer de l’argent dans un endroit perdu. Ici le taxi est un animal inconnu.

A 18 heures nous dérapons l’ancre pour mettre sous voile en direction de notre prochaine étape à une centaine de milles d’ici, Little Farmers Cay, où je veux arriver de jour avec le soleil sur nos têtes pour bien voir les patates de corail.

Après une nuit de navigation paisible à la voile puis, hélas, au moteur nous apercevons dans la matinée sur l’horizon une cohorte de petites îles coralliennes très plates s’étendant bien alignées vers le NW, les Exumas Cays. A 11H ce Dimanche 15 Mai nous nous glissons contre un fort courant contraire dans Farmers Cut, passe étroite entre la longue Guana Cay et Big Farmers Cay, passe relativement fermée un peu plus loin par la Little Farmers Cay.

Tout doucement nous allons mouiller par 2m de fond d’après le sondeur dans une eau toujours aussi cristalline (Bertrand fait des photos d’une petite raie posée au fond, on jurerait que c’est une photo prise sous l’eau !). Nous sommes par 23°58’N et 76°19’W. Eckard me déclare qu’il a eu une drôle d’impression en larguant l’ancre et pour cause c’est à peu près comme si on l’avait larguée sur un terre plein. D’ailleurs en se baignant immédiatement après il a pied à côté du bateau jusqu’à la ceinture ! Et pourtant quand les mouettes (les Eckards) ont pied il est temps de faire demi-tour ! Trop tard nous sommes délicatement posés sur un sol bosselé de sable et de coraux arrondis où le sondeur situé à l’avant du bateau ne s’y retrouve plus.

A un voilier américain qui s’approche pour voir l’endroit merveilleux où nous avons pu mouiller il déclare dans son américain impeccable et avec le plus bel aplomb « we just sit in » ! L’américain s’éloigne prudemment. Nous sommes à marée basse et il ne reste plus qu’à se baigner, déjeuner tranquillement et faire un bout de sieste ou Sudoku en attendant la mi-marée pour se déhaler (la marée ne dépasse pas un mètre ici en ce moment).

Vers 16H nous quittons cet endroit peu propice. De l’autre côté de la passe une superbe plage de sable blanc au pied d’une petite hauteur couverte de petits palmiers et de bush m’attire ainsi qu’une bouée de mouillage (coffre) devant elle (le guide indique en effet que les fonds sont de mauvaise tenue). Problème : pour l’atteindre il faut contourner une langue de sable blanc couvert de moins d’un mètre d’eau et se glisser entre celui-ci et un banc de récifs coralliens dans un passage de moins de 10m de large pour trouver parallèlement à la plage une étroite petite fosse de 3 à 4m de profondeur. Bertrand monte dans les barres de flèche pour me guider, mon Parlement (Anne-Marie) proteste et les autres se taisent : en avant tout doucement. Tout se passe bien et nous nous retrouvons à une trentaine de mètres de la plage à bâbord, mouillés sur coffre sur une eau totalement plate, la langue de sable blanc immaculé à tribord. Applaudissement de l’équipage, baignade, promenade sur la plage. Nous allons passer deux nuits ici pour profiter de cet endroit superbe, archétype des plus beaux mouillages bahamiens. Pour sécuriser le bout du coffre bien évidemment usé comme d’hab à la liaison avec la chaîne qui le relie au bloc de béton au fond Eckard plonge et va frapper le crochet magique de prise de coffre directement sur la chaîne. Nous avons maintenant une bonne aussière qui nous tient au fond. Ce crochet et magique car si l’on tire sur l’orin que nous avons frappé à sa boucle souple le crochet se retourne et s’ouvre tout seul permettant ainsi de larguer le coffre rapidement et sans autre manœuvre.

Je bavarde sur la plage avec l’équipage américain et canadien du seul bateau se trouvant avec nous dans ce mouillage, Blue Nose, une grosse vedette équipée pour la pêche au gros. Nous sommes maintenant dans la saison creuse et agréablement surpris de trouver aussi peu de bateaux dans ces mouillages forains.

Soirée dans le cockpit, Ti Punchs, canapés de saumon, bricks de saumon (sorte de papillotes en pâte), crêpes du capitaine qui a revêtu pour l’occasion son tablier de cuisine en tissu de Madras guadeloupéen agrémenté de dentelles.

Lundi 16 Mai. Pendant que je tape ces lignes les équipiers se lèvent un à un après une grasse matinée. Il est 9 heures. Blue Nose a quitté son mouillage pour aller s’échouer sur les récifs de coraux bordant à bâbord en sortant la passe étroite de la sortie. Son capitaine n’a pas tenu compte du fort courant traversier (plus de 2 nœuds) qui le portait sur les récifs et qui nécessitait un cap de près de 30° de déviation pour le compenser. Dans une passe d’une petite dizaine de mètres de large cela ne pardonne pas. Quand on s’aperçoit qu’on dérive fort c’est trop tard. Mais la marche en crabe est plus familière au capitaine d’un voilier qu’à celui d’une vedette rapide ! Etant à marée haute descendante (l’erreur) j’annonce à l’équipage surpris que les trois vedettes et canots qui s’évertuent à le dégager perdent leur temps et qu’il lui faudra attendre près de 10 heures pour se sortir de là. Elle s’en est sortie effectivement vers 18h avec les deux hélices foutues.

Au son d’une country music tout l’équipage reprend en cœur avec Terry et Ernestine qui nous reçoivent chaleureusement (nous sommes seuls) ce soir dans leur restaurant rustique « Ocean Cabin » l’air du pays :

Little Farmers Cay

Smiling in the turquoise sea

Lazing in the sun at noon

Dreaming safe beneath the moon

Where sky meets sand and sea

My precious island, Farmers Cay.

This is home to me and it will always be.

........

chaque équipier suivant attentivement les partitions distribuées à chacun.

Nous sommes entrés en zodiac au soleil couchant dans ce petit port d’opérette, où quelques barques sont blotties au milieu des collines. Il est entouré de quelques maisons très modestes. Ce petit settlment de population noire (55 personnes max d’après le guide) mène une vie apparemment très paisible : des poules caquètent, des enfants courent, les femmes bavardent dehors en riant. Elles nous confectionneront du pain frais tout chaud que nous prendrons en partant. Dîner de lobster bien préparé par Ernestine après un cocktail aux diverses couleurs (américain !) pris sur la terrasse dominant le petit hameau et son port. De l’autre côté de la baie on aperçoit BALTHAZAR tirant sur son coffre.

Retour au bateau sous un clair de lune pleine. L’eau est si transparente qu’avec cet éclairage modeste on distingue parfaitement les fonds qui atteignent pourtant 6 à 7 mètres au milieu de la baie.

Réveil à 6 heures, deux heures avant la pleine mer pour avoir plus d’eau mais avoir une capacité de monter si par hasard on s’échoue, avec le courant nous éloignant du récif corallien mais nous portant sur la langue de sable. Nous avions prudemment la veille en annexe sondé à la sonde à main devant Blue Nose la passe dangereuse pour bien repérer la bonne route et ses limites étroites bâbord et tribord. L’américain perché sur son récif avec une certaine gîte nous regarde interloqué : je pense qu’il n’a jamais vu de sa vie une sonde à main (un gros plomb de sonde au bout d’une ligne fine d’une trentaine de mètres, marquée tous les mètres. Le plomb comporte dessous une cavité que l’on peut bourrer de suif pour prélever des échantillons du fond, sable, bouts de coquillages, morceaux d’algues .., quand les anciens ne remontaient rien c’était du rocher, qui aidaient les anciens galions à comprendre où ils mettaient leur quille). J’étais allé, avant d’entreprendre à sa barbe cette campagne d’hydrographie, lui remonter le moral en lui expliquant que le marin qui ne s’est jamais échoué n’est pas encore né et que pour ma part cela m’était arrivé plus d’une fois, la dernière pas plus tard qu’hier matin (je m’arrange quand même quand je sais que je cours ce risque d’y aller à marée montante, le moment de honte passe plus vite et on abîme moins la coque, mais cela je ne lui ai bien entendu pas dit). J’ai rendu ainsi un petit sourire à sa femme crispée. Terry était venu avec sa barque pour lui expliquer que lui-même, son père et son grand père s’était fait piégés au même endroit. Quand on est perché sur des récifs coralliens avec les hélices foutues, les safrans peut-être endommagés, dans un endroit paumé, on a besoin d’un petit réconfort moral ! Heureusement que l’endroit est très abrité avec une mer plate. S’il y a du ressac on a vite fait de trouer la coque : ça s’appelle alors un naufrage !

Mais l’américain garde son sang-froid : la preuve, en bavardant avec lui notre annexe se trouve à hauteur de son échappement qui manque de nous asphyxier : son groupe tourne pour maintenir sa clim 24h/24, même planté sur des cailloux, tous hublots et portes fermées ! On est américain ou on l’est pas ! Espérons pour lui que sa pompe à eau de mer du circuit de refroidissement du groupe ne désamorcera pas à marée basse, il n’aurait plus de groupe et donc plus de clim, ce serait alors un vrai naufrage américain!

Sortie sans problème. Adieu Little Farmers Cay et ce mouillage de rêve.

Marche paisible par petit vent traversier, en eau plate sous le vent de Guana Cay, en direction de Warderick Wells, au cœur d’Exuma Cays Land and Sea Park. A 14h30 nous nous amarrons à un coffre (ici on n’a pas le droit de mouiller dans les zones où les corps morts sont installés pour préserver les fonds) qui nous est désigné par VHF par le gardien fort courtois de ce Parc, après avoir contourné l’île par la passe Nord. Nous nous trouvons par deux mètres de fond toujours dans ces eaux turquoises claires uniques près d’Emerald Rock, par 24°23’N et 76°37’W. Tiens un requin passe lentement puis s’installe sous la poupe du bateau. En mettant le zodiac à l’eau pour aller se baigner à la plage il a sa gueule marron brun large et aplatie à un mètre du boudin, son corps nettement plus mince et allongé d’environ la longueur du zodiac soit plus de 2,50m. Il semble inoffensif et davantage attendre un bout de poisson ou de bidoche que préparer une attaque. Pendant ces quelques minutes d’observation un compagnon de taille comparable le rejoint. Courage, allons nous baigner à la plage…. Nous apprendrons demain à la maison du Parc qu’il s’agit de Nurse Sharks avec qui il n’y a pas eu d’incidents rapportés dans le Parc. Mais allez savoir ce qu’il se passe dans la tête de ces bestioles.

Mercredi 18 Mai, nous changeons d’endroit et allons prendre un coffre dans une baie splendide entourée d’îles qui la protège totalement, au Nord de Warderick Wells. Des voiliers sont au mouillage, également sur coffre, mais à des distances respectables les uns des autres, autour de bancs de sable d’une blancheur immaculée découvrant à marée basse. Nous nous octroyons une journée de repos, baignades et balades dans ce haut lieu des Exuma Cays.

Jeudi 19 Mai. 12h30. Nous entrons par une passe au milieu d’un groupe de petites îles , les Allans Cays. Immédiatement au-delà de la passe se découvre une superbe plage dans une anse bien protégée mais avec peu d’eau. Un voilier américain est au mouillage, occupant toute la place. Si je mouille je n’aurai pas la place d’éviter. D’ailleurs le couple qui est là depuis trois jours dans le calme absolu espère bien qu’ainsi ils n’auront pas de voisin pour les emmerder. C’est raté, sous leur gueule déconfite le capitaine passe autour d’eux à les raser pour aller mouiller l’ancre provisoirement dans deux mètres d’eau. Rapidement deux longues aussières frappées sur les câbles en acier de l’antarctique immobilisent le bateau. Le couple pas content d’être dérangé vient nous dire en annexe qu’il n’y a la place que pour un bateau, que nos aussières vont les gêner pour aller à la plage, que… des salades quoi. Je leur réponds courtoisement que nous pouvons s’ils le souhaitent leur frapper une de nos longues aussières sur un de nos câbles pour tenir les bateaux éloignés en cas de rotation du vent. La femme, comme d’hab, est la plus coincée et protestataire. L’homme me dit qu’il va réfléchir à ma proposition. Cinq minutes après les revoilà pour nous dire en mots polis que c’est unfair de notre part car cela l’oblige à déplacer une ancre (il est mouillé sur deux ancres). Il fait bien cela en cinq minutes et voilà la hache de guerre enterrée. Eckard s’apprêtait à leur déclarer dans son américain impeccable qu’après trois jours de tranquillité ils pouvaient bien faire un petit effort pour partager ce site exceptionnel. En Patagonie ce comportement égoïste n’a pas cours et tout le monde accueille et aide le voisin, mais ici on a retrouvé les gnangnans et le sacrosaint « first come first served ». Enorme rigolade en soirée à l’heure du TiPunch dans le cockpit : à la sortie de l’eau après la baignade chacun de nous avait eu l’impression que l’américaine dans son cockpit lui faisait des signes d’amitié pour indiquer que l’incident était clos. Bien entendu chacun de nous lui rendait la politesse avec application. Quand nous nous révélons cela les uns aux autres nous observons mieux son comportement. En réalité au son d’une country music elle fait une sorte de Taïchi à l’américaine, faisant des gestes pas forcément harmonieux avec ses mains et ses avant bras. Est-elle shootée ? Si elle est dans notre monde elle aura sans doute penser que l’on se foutait d’elle en lui lançant tour à tour des saluts d’amitiés en réponse à sa gestuelle. Ces frenchies ! Un comble !

Je ne vous l’ai pas dit mais de retour de la plage où nous avons pu observer de nombreux iguanes j’ai eu l’inhabituelle vision de tout l’équipage, y compris Anne-Marie, ayant pied autour du bateau. La marée basse laissait seulement 140cm d’eau et seulement une poignée de cms sous le talon inférieur de la fausse quille !

Jeudi 20 Mai. Réveil à 7h au début de la marée montante. Situation et manœuvres délicates pour appareiller. Le vent a tourné à l’Est et je n’ai aucune marge de manœuvre à tribord où je m’échouerais immédiatement si je laissais filer les aussières qui nous tiennent pour aller relever l’ancre vent de bout comme à l’accoutumée. A bâbord le voilier américain avec ses deux mouillages m’empêchent l’accès pour mouiller une deuxième ancre au centre de la baie. Il va falloir jouer fin : mouiller l’ancre Fortress juste sous le vent de sa ligne de mouillage pour ne pas l’accrocher tout en ayant une longueur suffisante pour qu’elle croche bien pour pouvoir se tracter dessus en amenant le bateau cul au vent de notre première ancre. Pour m’approcher d’elle et la lever il faut que je me présente en effet cul au vent et le guindeau sous le vent car sinon je m’échouerais. Eckard et Bertrand emmènent l’ancre secondaire en annexe pendant que je déroule les cent mètres de son aussière et l’immerge au point que je leur désigne ; ils réussissent bien leur manœuvre car dans 10 à 15 nœuds de vent le zodiac a vite fait de dériver beaucoup. Maintenant nous allons pouvoir faire tourner le bateau cul au vent en tendant la ligne de ce mouillage secondaire tout en choquant simultanément et progressivement l’aussière qui retient notre arrière à terre et en larguant de la chaîne du mouillage principal. Le bateau tourne alors que l’arrière gagne un peu de profondeur d’eau. Je vérifie que le mouillage secondaire a bien croché. A nous hâler dessus au gros winch électrique en choquant les deux aussières et la chaîne du mouillage principal. J’immobilise le bateau à cinq ou six mètres de l’américain qui suit avec attention nos opérations une gaffe dérisoire à la main. A aller en zodiac récupérer les câbles et aussières portées à terre la veille. On enroule les 100m de chaque aussière sur leurs tambours respectifs. Marche arrière lente en se hâlant avec le gros winch sur le mouillage secondaire tandis que simultanément j’enroule depuis le cockpit la chaîne du mouillage principal en m’aidant du propulseur d’étrave dont j’apprécie en cette circonstance de l’avoir fait dimensionner à 220kg de poussée. La proue vient à la verticale de l’ancre principale avant que le mouillage secondaire ne devienne trop court au risque de décrocher ; récupération de l’ancre principale dans 1,60m d’eau, puis récupération du mouillage arrière sans toucher la ligne de l’américain nerveux mais silencieux. En avant toute, on enroule son bateau et mettons le cap sur la sortie de la baie. L’américain soulagé salue sportivement une des manœuvres d’appareillage les plus délicates de ma carrière de marin de deux coup de trompe (soufflés dans un lambis). Sa difficulté venait qu’il n’y avait aucune marge de manœuvre nulle part : pas d’eau, pas de place.

Cap sur l’île de Providence et Nassau à une trentaine de milles par un temps superbe qui met encore en valeur la couleur exceptionnelle de ces eaux peu profondes (trois à six mètres sur ce parcours que j’ai choisi en faisant un dog leg pour éviter le Yellow bank où curieusement passe des routes au milieu de pâtés de coraux), la baja mar (qui a donné leurs noms aux Bahamas) comme l’appelaient les espagnols qui y perdirent tant de galions qu’ils finirent par l’interdire à leurs capitaines. Il est vrai que pour eux cet archipel était juste sur la route du golfe du Mexique à la péninsule ibérique.

A 14H20 nous entrons dans la Hurricane Hole Marina où nous avons réservé une place, sur Paradise Island qui fait face à l’île de Providence et à la ville balnéaire de Nassau. Balthazar affiche fièrement les couleurs, seul voilier au milieu des yachts et mégayachts à moteur américains.

Aux parents et ami(e)s qui nous font la gentillesse de s’intéresser à nos aventures nautiques

Equipage de Balthazar : Jean-Pierre et Anne-Marie, Eckard (Weinrich) et Nicole (Delaitre), Bertrand et Bénédicte (Duzan).